Cette semaine dans le numérique européen

Durcissement des plateformes, clouds souverains et recul des financements

5 septembre 2026 à 06:06 UTC
Europe Digital
Original: EN
Durcissement des plateformes, clouds souverains et recul des financements

La Commission européenne a passé la semaine à rappeler à l'industrie que le Digital Services Act a toujours du mordant. ChatGPT, Reddit et Roblox ont été désignés Very Large Online Platforms, ChatGPT étant en outre classé comme un très grand moteur de recherche en ligne, une étiquette qui le soumet aux mêmes obligations de risque systémique que Google Search. Les trois services ont désormais jusqu'à janvier 2027 pour se mettre en conformité. Cette désignation est tombée la même semaine que le discours sur l'état de l'Union de la présidente de la Commission, le rendez-vous annuel où Bruxelles fixe ses priorités numériques pour l'année à venir.

Le reste du paysage réglementaire était plus confus. L'amendement de l'AI Act de l'UE au sein du paquet Digital Omnibus a progressé, repoussant les dates de mise en conformité pour les systèmes d'AI à haut risque, mais une proposition parallèle visant à redéfinir ce qui est considéré comme une donnée personnelle en vertu du GDPR s'est heurtée à des résistances lors des pourparlers interinstitutionnels. Bruxelles tente de simplifier la conformité de l'AI et d'assouplir une définition fondamentale de la vie privée dans le même paquet réglementaire, et seule une moitié du processus se déroule sans accroc.

Simplifier un corpus de règles teste les limites d'un autre.

L'application des règles de concurrence a également joué dans les deux sens. Opera a perdu son recours visant à faire désigner Microsoft Edge comme gatekeeper dans le cadre du Digital Markets Act, le Tribunal ayant estimé que le navigateur n'était pas une passerelle d'accès suffisamment importante pour y prétendre, une décision qui limite la portée du DMA sur les logiciels de bureau. Parallèlement, la Commission a ouvert une enquête d'information sur les pratiques de licences cloud d'Oracle, à la suite d'une investigation similaire concernant SAP, signe que l'examen des éditeurs de logiciels d'entreprise devient une procédure de routine plutôt qu'une exception.

Les ambitions de souveraineté se sont heurtées à leurs propres contradictions. Les Pays-Bas ont publié un projet de conception pour leur cloud gouvernemental souverain, une étape concrète vers le type d'indépendance des infrastructures publiques que Bruxelles ne cesse de réclamer. En Italie, c'est la dynamique inverse qui se joue : les règles des marchés publics, rédigées pour protéger les fournisseurs locaux, favorisent au contraire les hyperscalers américains, car les exigences de qualification récompensent les économies d'échelle que seuls les plus grands acteurs historiques peuvent atteindre. Cela exclut les fédérations de cloud locales telles qu'EduStorage, même si elles sont techniquement prêtes à rivaliser. L'intention et le résultat tirent dans des directions opposées.

Les capitaux privés ont raconté une histoire similaire. L'entreprise zurichoise xorlab a levé 5 millions d'euros pour étendre une plateforme souveraine de sécurité des e-mails, développée explicitement pour réduire la dépendance à l'égard des infrastructures sous contrôle américain. Quelques jours plus tard, Nvidia a confirmé l'acquisition pour 12,93 milliards de dollars de Hugging Face, le référentiel de modèles d'AI fondé en France qui est devenu l'un des pôles centraux de l'AI open-source. Un champion de la souveraineté d'origine française vient de passer aux mains du principal fabricant mondial de puces, rappelant ainsi que bâtir des entreprises axées sur la souveraineté et les maintenir sous propriété européenne constituent deux défis distincts.

L'application de la protection des données a continué d'avancer, indépendamment du débat sur les définitions à Bruxelles. La Cour suprême autrichienne a conclu que l'agence d'évaluation du crédit CRIF avait collecté illégalement des données en violation du principe de limitation des finalités du GDPR, une décision qui renforce le recours collectif en cours de noyb. La Data Protection Commission irlandaise a infligé une amende de 645 000 euros au Health Service Executive pour des dossiers médicaux papier non sécurisés, et la CNIL en France a sanctionné l'Hôpital Privé de la Loire de 500 000 euros suite à une faille ayant exposé les informations de santé de plus de 524 000 patients. L'autorité néerlandaise de protection des données a adopté la stratégie inverse, en publiant des modèles de conformité gratuits pour aider les petites entreprises à respecter leurs obligations liées au GDPR sans recourir à une équipe juridique. Et avec le lancement prévu de l'EUDI Wallet d'ici décembre 2026, Agenda Digitale a souligné que son architecture soulève encore des questions en suspens concernant le traitement des métadonnées, en vertu de ces mêmes règles que les régulateurs appliquent activement par ailleurs.

Les marchés des capitaux, quant à eux, ont dressé deux tableaux selon le point de vue adopté. Le récapitulatif hebdomadaire de Tech.eu recensait un peu plus de 475 millions d'euros investis dans plus de 35 accords au début de la semaine. Quelques jours plus tard, un rapport distinct a remis la situation globale en perspective : le financement de la tech européenne a chuté de 63 % en août pour s'établir à 3,2 milliards d'euros sur 165 transactions, s'inscrivant dans un ralentissement plus large des transactions à l'échelle du continent. Malgré cela, l'argent qui a circulé a continué d'affluer vers des secteurs stratégiquement sensibles. La spacetech allemande HyImpulse a obtenu plus de 50 millions d'euros pour faire évoluer sa capacité de lancement souveraine en prévision de ses futures missions. INLEAP Photonics a levé 20 millions d'euros pour développer ses systèmes anti-drones basés sur la technologie laser, destinés à la défense européenne et aux clients d'infrastructures critiques. L'entreprise finlandaise Creoir a obtenu un financement d'amorçage pour commercialiser une AI vocale conçue pour les systèmes de défense. De son côté, l'entreprise espagnole iPronics a levé 107,6 millions d'euros pour la mise en réseau optique des data centers d'AI, lors d'un tour de table incluant Nvidia elle-même, un accord qui se situe quelque part entre le succès de la deep tech européenne et la dépendance au même fabricant de puces qui redéfinit le débat sur la souveraineté ailleurs cette semaine.

L'Europe continue d'écrire les règles de la souveraineté plus vite qu'elle ne peut en bâtir la propriété sous-jacente.

Dans l'ensemble, cette semaine illustre où en est réellement le projet de souveraineté numérique de l'Europe. L'arsenal juridique constitué du DSA, du DMA, de l'AI Act et du GDPR est actif et appliqué, parfois contre les plateformes américaines dominantes et parfois contre des hôpitaux et des agences européennes qui manquent à leurs propres obligations. Cependant, la souveraineté sur les infrastructures et la propriété reste bien plus complexe à légiférer que la souveraineté sur les règles. La conception d'un cloud gouvernemental néerlandais et le tour de table d'une entreprise zurichoise de sécurité des e-mails indiquent une direction ; la structure d'un appel d'offres italien et une acquisition par Nvidia en indiquent une autre. L'une n'annule pas l'autre, et cette tension semble devoir définir les mois à venir.

Pourquoi cela compte pour la souveraineté numérique européenne

Cette semaine constitue un test utile de ce que signifie la souveraineté numérique une fois que l'on sépare la couche juridique de la couche de propriété. Sur le plan juridique, l'Europe est exceptionnellement active : les désignations du DSA soumettent ChatGPT au même régime de risque systémique que les plus grands moteurs de recherche, l'amendement de l'AI Act et les mesures d'application du GDPR montrent que la réglementation a toujours des conséquences, et les règles d'accessibilité dès la conception du Data Act entrent en vigueur le 12 septembre. Du côté de la propriété et des infrastructures, le tableau est beaucoup moins défini. Les Pays-Bas construisent une capacité de cloud public souverain en partant de zéro, tandis que la politique d'achats publics de l'Italie finit par renforcer les hyperscalers américains qu'elle était censée contrebalancer. Il s'agit d'une leçon concrète sur la manière dont une politique de souveraineté peut se saborder elle-même à travers ses détails de mise en œuvre plutôt que par ses intentions. Le capital privé ajoute une troisième couche : les levées de fonds de xorlab, HyImpulse, INLEAP Photonics et Creoir montrent que des capitaux réels soutiennent les infrastructures et les capacités de défense sous contrôle européen. En revanche, l'acquisition de Hugging Face par Nvidia, ainsi que sa prise de participation dans la société espagnole iPronics, illustrent la même dynamique en sens inverse, avec des actifs créés en Europe qui se lient plus étroitement au fournisseur de puces américain dominant. Actuellement, la souveraineté numérique en Europe n'est pas une seule histoire mais trois qui se déroulent en parallèle à des vitesses différentes, et l'actualité de cette semaine illustre les trois à la fois.

Cette rétrospective paraît chaque samedi.

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